En ce
temps-là - vers l'an 650 - le bon saint Remacle, qui s'était dépensé pendant de
longues années à évangéliser et à civiliser le pays de Tongres, prit la décision de
résigner son évêché de Maastricht, affin de se préparer tout doucement à bien finir
ses jours.
Comme il pensait que l'on se
sent plus près de Dieu en face d'un beau paysage, il choisit une retraite, tout au fond
de nos Ardennes belge, un coin de cette charmante et sauvage vallée de la Semois.
A peu près en face d'un
pauvre village de Cugnon, il avait découvert une excavation creusée dans la roche qui
s'avance en corniche sur la rivière.
" Voici ce qu'il me faut " pensa-t-il. Il fit de cette grotte un petit ermitage.
L'installation ne fut pas
compliquée. " A droite de l'entrée, une belle pierre d'ardoise supportée par
quelques troncs de chêne avec leur écorce et surmontée d'une croix rustique."
Cela suffit pour mes
dévotions.
Un peu plus loin, à gauche,
une litière de fougères et de genêts, sentant bon la forêt et la lande.
Cela suffira pour mon
repos.
Chaque matin, il s'éveillait
avec la première aurore, et sa messe était déjà dite avant que le brouillard eût
achevé de se dissiper pour lui permettre d'admirer la claire rivière, sa voisine.
C'était un de ses plaisirs
d'entendre l'harmonieuse musique qu'elle fait en courant sur les cailloux et de suivre son
jeu de cache-cache au détour de tous ses lacis et de ses replis.
Une promenade jusqu'aux
prairies de la rive, quelque travail de bûcheron dans la forêt - autant que ses muscles
déjà raidis pouvaient en supporter - quelque visite aux pauvres gens des environs, une
lecture dans un psautier ou l'évangéliaire, savamment calligraphiés et gracieusement
enluminés qui ne le quittaient pas, la méditation, la prière, parfois la composition ou
le chant d'un hymne qu'il lançait à pleine voix aux échos de la vallée, la journée
passait bien vite au gré de son humeur accommodante.
Et quant au crépuscule, le
brouillard apparaissait de nouveau en échappes légères qui montaient et
s'épaississaient peu à peu jusqu'à remplir d'une sorte d'ouate fluide tous les creux
des rochers et à voiler bientôt l'horizon, le bon saint expédiait su souper frugal,
disait ses complies et s'endormait tranquille, croyant voir déjà le Paradis dans ses
rêves.
J'oubliais de vous dire qu'il
ne vivait pas seul, il avait un compagnon, logé dans une petite grotte à côté de la
sienne.
C'était un petit âne
ardennais bien dressé, presque aussi vieux que lui, et dont les services lui étaient
singulièrement précieux.
Chaque jour, ce petit âne,
auquel tous les arbres du pays étaient familiers, s'en allait tout seul dans la forêt
jusqu'au premières maisons d'Auby, afin d'y chercher les modestes provisions qui
suffisaient à les faire vivre tous les deux , son maître et lui.
Cest ainsi quil
avait résolu le problème de la vie chère.
Les gens dAuby
connaissaient lâne de saint Remacle et cétait à qui lui ferait des
honnêtetés...
Les petits garçons et les petites filles le caressaient volontiers et le
régalaient à loccasion dune carotte ou dune feuille de chou.
Mais alors, comme
aujourdhui, Satan était jaloux des bons serviteurs de Dieu...
Que fit le méchant Diable?
......Il se métamorphosa en loup.
Puis un jour que le baudet
revenait à la grotte, chargé de sa provende et baguenaudant un peu plus que de raison
aux détours du sentier - comme un écolier qui nest pas du tout pressé
darriver à lécole - brusquement il lui sauta à la gorge et vous
létouffa sans pitié.
Déjà, il sapprêtait
à en faire sa proie. Mais à ce moment même surgit , du plus épais de la feuillée, le
bon saint Remacle qui se promenait par là, égrenant son rosaire. Dun coup
dœil il reconnut lennemi.
Ah! traître et fieffé
vilain, cest ainsi que tu respectes les innocentes créatures du bon Dieu!.
Ce disant, le saint lui jeta
dextrement autour du cou son grand rosaire, comme il eut fait dun lasso.
Or , il faut que vous sachiez
quun grain de ce rosaire était du bois de la vraie croix. Vous devinez la surprise
et la fureur du diable, ainsi enlacée, et qui se mit à hurler comme un goret quon
écorcherait vif.
Mais sans soccuper de
ses cris, le saint détacha les paniers qui pendaient aux flancs du pauvre petit âne qui
ne vivait déjà plus.
Il en
harnacha monsieur le
diable quil fit marcher devant lui à grands coups dune branche de noisetier
cueillie à larbre le plus proche.
Puisque tu mas
méchamment privé de mon serviteur, il est trop juste que tu le remplaces. Allons , hop!
Vile Vengeance!.. On tappelait jadis Lucifer ou porte lumière. Aujourdhui te
voici tombé au rang de porte balles....Marche droit. Et plus vite que cela! ...Ou sinon
gare à Martin Bâton!
Il en fut comme saint Remacle
lavait dit et chaque jour, tout penaud; les oreilles avalées et la queue chevillée
entre les cuisses, le loup sen allait avec son collier et son harnachement quérir
docilement le pain, le fromage et les fruits qui composaient lordinaire du saint
ermite.
Vous pensez bien quau
début, les gens du pays sétonnaient un peu de rencontrer, au cœur de la forêt et
sur les lisières cette affreuse bête dont les regards obliques disaient la sourde
révolte.....
Mais ils en prirent
lhabitude, et la présence du saint les rassurait.
Celui-ci ne ménageait pas le
suppléant de son âne.
Il ne lemployait pas
seulement à son usage.
Mais souvent, il le
chargeait, à lui ployer les reins, de vêtements et de vivres quil avait mendiés
chez les riches, puis le menait à la baguette haute, chez les malades, les veuves et les
pauvres orphelins.
Tout en cheminant, il lui
disait: " Allons Messire Satanas, encore
quelques années employées ainsi à des œuvres pies et peut-être que le bon Dieu vous
recevra quelque jour à merci"
Cependant, lesprit du
mal étant prisonnier, toutes les vertus divines fleurissaient à lenvie dans les
âmes libérées de toute tentation.
Les menteurs étonnaient ceux
qui les connaissaient par leur véracité, les paresseux par leur ardeur au travail, les
paillards par leur continence, les voleurs par leur probité. Des lardes avérés se
prodiguaient eux-mêmes en générosités.
Les commères à la langue la
plus effilée ne parlaient plus de leur prochain quavec aménité, découvrant de
louables intentions à tous les actes et propos dautrui.
Le juge du canton avait
suspendu ses audiences, et le garde-champêtre, étonné de ne plus entendre parler de
maraudage, avait repris son ancien métier de sabotier.
Il nétait plus
question de clefs aux portes des maisons ni armoires.......
Bref, tout le monde fût
devenu sans doute une autre union sacrée si......
Si un accident ne
sétait produit qui mit fin à cet âge dor... On ne peut songer à tout. Et
le bon saint Remacle navait pas prévu que le fil de chanvre qui retenait lun
à lautre les grains de son rosaire, toujours enroulé au cou de la mauvaise bête,
finirait par suser et par se rompre...
Cest ce qui arriva un
beau jour, ou plutôt une belle nuit.
Libéré de son collier, vous
pensez bien que le pseudo fauve ne demanda pas son reste.
A son réveil, saint Remacle
trouva le chenil vide. Le loup denfer avait détalé, ne laissant, en guise de
souvenir, quune affreuse odeur de soufre et de bitume, qui puait à plein nez, et
que le saint homme sempressa de chasser en allumant devant la niche un petit feu de
plantes de menthe et de bruyère.......
Faut-il ajouter que, plus
jamais, aussi longtemps que vécut saint Remacle, le méchant diable ne savisa de
revenir du côté de la grotte.
En revanche, on assure que,
pour regagner le temps perdu, il sempressa de multiplier ailleurs ses méfaits et de
tourmenter avec un redoublement dardeur les bonnes gens quil avait un
moment laissées en paix.
Et lorsque vous irez visiter
la grotte vous verrez, tout près de celle-ci , une niche assez profonde et tapissée
dune mousse étrange et jaunâtre.
Cest là que
sabritèrent tour à tour le pauvre petit âne et le méchant loup
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